(Analyse de Pitshou Mulumba, journaliste et politologue
À vouloir incarner l’équilibre, l’Union européenne prend le risque d’entretenir l’ambiguïté. En plaidant pour un « dialogue intercongolais inclusif » afin de résoudre la crise dans l’Est de la République démocratique du Congo, Bruxelles affirme agir au nom du multilatéralisme et de la paix durable. Mais cette posture soulève une interrogation stratégique majeure : peut-on traiter comme une crise politique interne un conflit reconnu, par des preuves avérées et documentées, comme une agression extérieure, sans fragiliser la lecture juridique consacrée par les résolutions 2773 et 2808 du Conseil de sécurité des Nations Unies ? Ces textes rappellent pourtant avec clarté le principe de souveraineté et d’intégrité territoriale de la RDC, agressée par le Rwanda sous couvert de ses supplétifs de l’AFC/M23. Or, en mettant l’accent sur un dialogue interne, l’Union européenne semble déplacer le centre de gravité du débat : de la responsabilité des soutiens extérieurs vers une recomposition politique interne. La comparaison avec l’Ukraine accentue ce malaise. Là-bas, l’UE désigne explicitement l’agresseur et concentre son action sur le soutien à l’État attaqué ; ici, le discours privilégie l’inclusivité et la médiation interne. Cette différence de cadrage alimente le sentiment d’un traitement diplomatique asymétrique. À cela s’ajoute l’arrière-plan géoéconomique : compétition accrue pour les minerais stratégiques, accord signé en 2024 entre l’Union européenne et le Rwanda, repositionnement des puissances sur les chaînes d’approvisionnement critiques. Dans un tel contexte, l’appel au dialogue, pourtant présenté comme vertueux, est perçu comme politiquement ambigu et diplomatiquement imprécis. Faute d’une clarification nette sur la nature du conflit et sur les responsabilités en jeu, la parole européenne risque d’être interprétée non comme un levier de paix, mais comme un signal de relativisation, au moment même où l’Est congolais demeure ravagé par les combats et les déplacements massifs de populations.
Devant le Parlement européen, le 10 février, la commissaire chargée de la gestion des crises, Hadja Lahbib, a déclaré : « Le multilatéralisme est essentiel pour parvenir à la paix. Toutefois, un dialogue intercongolais inclusif serait un moteur indispensable à une paix durable. »
Pour l’Union européenne, cette ligne s’inscrit dans une dynamique diplomatique régionale, notamment après la réunion de Luanda ayant réuni Félix Tshisekedi, João Lourenço et Faure Gnassingbé, laquelle a mandaté l’Angola pour consulter les parties congolaises en vue de préparer un dialogue.
Mais sur le terrain, les affrontements persistent au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, avec plus de 500 000 déplacés depuis décembre 2025, selon des sources humanitaires.
Ce débat, à mon humble avis, dépasse largement la simple rhétorique diplomatique. À force de vouloir paraître équilibrée, l’Union européenne donne le sentiment de brouiller les lignes. Lorsqu’un État invoque des résolutions du Conseil de sécurité reconnaissant l’atteinte à son intégrité territoriale, parler prioritairement de dialogue interne peut être perçu comme un déplacement du centre de gravité du conflit. On passe d’une responsabilité extérieure à une gestion politique interne.
La question n’est pas de rejeter le dialogue en soi. Elle est de savoir s’il intervient comme complément à une reconnaissance claire des responsabilités ou s’il devient un substitut diplomatique qui dilue ces responsabilités.
Dialogue interne ou reconnaissance d’une agression ?
Les autorités congolaises invoquent régulièrement les résolutions 2773 et 2808 du Conseil de sécurité pour rappeler le cadre juridique international et la nécessité de respecter la souveraineté de la RDC.
Il est donc clair que si l’on qualifie un conflit d’agression extérieure dans un cas, et que, dans un autre, on privilégie un dialogue interne sans désigner clairement les responsabilités extérieures, cela crée une asymétrie diplomatique. Le risque est que le conflit soit requalifié implicitement en crise politique interne, alors même que la RDC soutient qu’il s’agit d’une atteinte à son intégrité territoriale.
Une comparaison avec l’Ukraine qui nourrit le malaise
En Ukraine, l’Union européenne désigne explicitement l’agresseur et concentre son action sur le soutien à l’État attaqué. En RDC, l’accent est mis sur le dialogue inclusif. Cette différence de cadrage nourrit un sentiment de standard variable.
Certes, les contextes ne sont pas identiques. Mais en diplomatie, la perception compte autant que la norme juridique. Et aujourd’hui, la perception d’une partie de l’opinion congolaise est celle d’un traitement moins affirmatif.
Minerais stratégiques et arrière-plan géoéconomique
En prenant en compte la dimension géoéconomique, je rappelle qu’en février 2024, l’Union européenne a signé un accord avec le Rwanda sur les chaînes de valeur des matières premières stratégiques.
Dans un contexte de compétition mondiale pour le cobalt, le lithium et d’autres minerais critiques, la RDC demeure un acteur central. La concomitance entre agendas diplomatiques et miniers nourrit les interrogations.
Si aucune preuve formelle ne permet d’affirmer que la position européenne est dictée par une rivalité géoéconomique, néanmoins, en politique internationale, on peut aisément déduire que les intérêts stratégiques ne sont jamais totalement absents de l’équation.
Une diplomatie sur une ligne étroite
Ainsi, la position européenne se situe sur une ligne délicate. L’Union européenne affirme défendre une solution politique durable. Mais si elle ne clarifie pas sa lecture de la nature du conflit, sa parole risque d’être interprétée non comme un levier de paix, mais comme un signal de relativisation.
Le véritable enjeu n’est pas seulement le dialogue. C’est la définition du conflit : est-on face à une crise politique interne nécessitant une médiation nationale élargie ? Ou face à une agression extérieure appelant une réponse internationale plus ferme ?
Tant que cette question ne sera pas tranchée clairement, le débat restera chargé de suspicion.
Dans un Est congolais toujours marqué par les combats et les déplacements massifs de populations, la cohérence et la lisibilité des positions internationales demeurent un facteur déterminant pour la crédibilité des initiatives de paix.
Comments est propulsé par CComment